Texte écrit en Janvier 2011.
L’eau monte et étouffe les bruits de la nuit.
L’eau du fleuve emporte les gens dans leur sommeil. Ultime berceuse, songe t’elle.
Le village endosse depuis quelques heures sa robe redoutable. La nuit s’y reflète.
La jeune femme est debout, à sa fenêtre. Chaque nuit, réveillée. Celle-ci plus particulièrement. Le petit être s’agite en elle.
Elle entend l’écoulement de l’eau dans la rue, le cheminement de boue, passivement. Elle n’ignore pas l’envahissement du fleuve par les ouvertures de sa maison.
Certains l’avaient prévu depuis plusieurs jours. Mais partir où? Dans son état.
Elle, la nouvelle dans ce village. Seule, enceinte, on ne lui a pas réservé un bon accueil.
Tandis que la rue grouille depuis le matin, d’hommes et de femmes, de valises et de gamins qui pleurent. Personne ne frappe à sa porte.
Ici, dans ce village où elle est étrangère, on ne lui présage pas un bel avenir.
Elle reste. L’a-t-elle décidé? Mourir avec son enfant en elle. Il ne connaîtra que les bruits de son corps à elle, son goût, ses balancements. Rien d’autre. Mourir avec son enfant en elle. Elle et lui pour toujours.
Le petit être remue. Il lui semble comme jamais auparavant.
Quelqu’un frappe. S’est-elle trompée? Plus un bruit derrière la porte.
L’eau s’immisce dans la fente de sa chambre. Elle est terrifiée par cette montée du fleuve et à la fois quelque chose la rassure. Elle ne sait pas quoi. La douceur de l’eau, le mouvement lent. Elle tresse ses cheveux.
Des contractions l’obligent à retourner dans son lit. Elle oublie ce va et vient dans la rue. Les plaintes des fuyants.
Elle a peur mais elle sait qu’il est trop tard. L’eau recouvre la moquette et vient effleurer les rideaux longs de la fenêtre.
Elle remonte ses jambes vers son ventre. La pièce se refroidit. Des suées la traversent au rythme des contractions. Elle quitte avec effort ses habits qui la collent. La position devient insupportable. En se relevant, la couverture tombe au sol et ondule à la surface de l’eau.
La jeune femme se met accroupie au bout de son lit, dans l’angle obscur de cette pièce qui semble se rétrécir au fur et à mesure que l’eau pénètre. Elle se munie de son oreiller qu’elle se cale entre les cuisses. Ses mains s’agrippent au bois du lit. C’est la meilleure position qu’elle trouve. Pour moins souffrir, ou pour attendre.
L’eau vient recouvrir ses chevilles et caresse maintenant sa nudité. Elle aurait pu se relever et crier à sa fenêtre. Le froid de l’eau lui fait-elle supporter la douleur dans les reins ou est-ce l’inverse?
Son corps est submergé par une puissance. Elle ignore ce qu’elle peut en faire. L’intensité des contractions devient insoutenable. Elle ne retient pas le cri. Puis un autre, et un autre. Dans une régularité transcendante. Le cri de la peur, de la douleur, de l’appel à l’aide …
Elle aurait voulu fuir de cette chambre, de son corps. L’eau enveloppe ses jambes, son bas ventre. Sa chair effleurée par l’eau. Cela semble lui rendre parfois plus supportable la douleur.
Le râle dans sa gorge s’étale, comme une longue traînée boueuse. Quelqu’un est là près d’elle. Elle s’y agrippe dans un essoufflement, garde les yeux fermés. Elle ne dissocie plus les membres de son corps. Elle enfonce ses doigts dans la peau de cette femme inconnue pour le dernier cri. Le petit corps glisse contre les parois de son vagin, expulsé vers l’eau dans une ondulation légère. Le glissement silencieux.
Les paupières du nouveau-né restent entre ouvertes. La femme recueille le petit être qu’elle fait surgir de l’eau d’entre les jambes de sa mère. Elle le porte, la respiration saccadée par l’émotion. Elle place le bébé contre le sein de la jeune femme. Tous deux bercés par le mouvement des vagues, baignant dans l’eau glacée du fleuve, le liquide flasque et chaud du ventre et le sang.
Elle sait. Elle vient de donner la vie. Un soupir parce qu’elle ne s’est jamais sentie aussi vivante. Sa chair se fait l’écho des pulsations de son bébé. Dans la tiédeur de leurs corps, elle verse des larmes. Le bébé se met à pleurer.